La croix de Lorraine est souvent présentée comme le symbole personnel de Charles de Gaulle. Ce raccourci efface plusieurs siècles d’histoire. Avant d’incarner la France Libre, cette croix à double traverse a été une relique religieuse, un blason dynastique, puis un marqueur régional lorrain. Comprendre l’origine de la croix de Lorraine, c’est remonter bien au-delà de 1940.
Croix d’Anjou avant croix de Lorraine : un parcours dynastique oublié
Vous avez déjà remarqué que la croix de Lorraine ressemble à une croix classique, mais avec une barre supplémentaire en haut ? Cette forme particulière n’a rien de décoratif. Elle renvoie à une fonction précise : contenir une relique.
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À l’origine, on l’appelle croix d’Anjou ou croix de Jérusalem. Elle servait de reliquaire, abritant un fragment supposé de la croix du Christ. Par héritage et alliances, cette relique a circulé jusqu’à Angers, dans la famille d’Anjou, branche cadette des Capétiens.
Le lien avec la Lorraine s’établit par un mariage politique. René Ier d’Anjou, duc d’Anjou et de Lorraine au XVe siècle, transporte ce symbole vers l’est de la France. La croix à double traverse devient alors l’emblème du duché de Lorraine. Elle change de nom sans changer de forme.
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Ce transfert dynastique montre quelque chose de fondamental : la croix de Lorraine ne vient pas de Lorraine. Elle y a été importée, adoptée, puis revendiquée comme identité locale. Un signe religieux méditerranéen, passé par l’Anjou, devenu lorrain par le jeu des successions féodales.

Bataille de Nancy et Jeanne d’Arc : la croix de Lorraine comme signe de ralliement militaire
Avant la Seconde Guerre mondiale, la croix de Lorraine avait déjà joué un rôle de symbole combattant. Deux épisodes l’ancrent dans l’imaginaire militaire français.
Un emblème porté au combat dès le XVe siècle
Lors de la bataille de Nancy en 1477, les troupes du duc René II de Lorraine arborent la croix à double traverse pour se distinguer des forces bourguignonnes de Charles le Téméraire. Ce n’est plus un objet de dévotion, c’est un signe de ralliement sur le champ de bataille.
L’association avec Jeanne d’Arc est plus diffuse, mais elle irrigue la mémoire populaire. Jeanne, originaire de Domrémy en Lorraine, est régulièrement associée à ce symbole dans l’iconographie tardive. Le lien entre Jeanne d’Arc et la croix de Lorraine relève davantage de la construction mémorielle que du fait historique attesté, mais il a profondément nourri l’imaginaire patriotique.
Un symbole partagé avec d’autres régions
Un détail souvent ignoré : la Lorraine n’est pas la seule à revendiquer cette forme de croix. La Hongrie, par exemple, utilise aussi la croix à double traverse dans ses armoiries nationales. La forme circule en Europe centrale et méditerranéenne depuis le Moyen Âge. Réduire ce signe à un terroir unique revient à oublier sa dimension européenne.
Comment un signe régional est devenu l’emblème de la France Libre
Pourquoi de Gaulle a-t-il choisi la croix de Lorraine en 1940 ? La réponse ne tient pas à un coup de génie individuel. Elle s’inscrit dans une logique militaire et symbolique déjà amorcée.
Dès 1937, le lieutenant-colonel de Gaulle prend le commandement du 507e Régiment de Chars de Combat à Montigny-lès-Metz. Il fait créer un insigne régimentaire qui intègre déjà une croix de Lorraine aux côtés d’un heaume et de bombardes. Le symbole n’est donc pas improvisé à Londres. Il préexiste dans la pratique militaire de de Gaulle.
En 1940, lorsque la France Libre cherche un emblème distinct de la croix gammée nazie, le choix de la croix de Lorraine remplit plusieurs fonctions simultanées :
- Elle oppose visuellement deux croix, celle de la Résistance contre celle de l’Occupation, dans une symétrie immédiatement lisible.
- Elle renoue avec une tradition combattante lorraine (Nancy, Jeanne d’Arc) qui parle à l’imaginaire national sans être liée à un parti politique.
- Elle permet aux résistants de tracer un signe discret sur les murs, facilement reconnaissable et rapide à dessiner.
Ce dernier point a joué un rôle concret. Des croix de Lorraine graffitées sur les murs de France sont devenues un acte de résistance quotidien, une façon silencieuse de dire non à l’occupant.

Origine de la croix de Lorraine : ce qu’on perd à résumer l’histoire à de Gaulle
Raconter la croix de Lorraine comme une invention gaulliste, c’est amputer un symbole de plusieurs siècles de sens. Le raccourci est tentant parce qu’il est simple. Un homme, un geste, un signe. La réalité est plus intéressante.
La croix de Lorraine a fonctionné, à chaque époque, comme un signe de distinction face à un adversaire. René Ier se distingue des autres lignées princières. René II se distingue des Bourguignons à Nancy. De Gaulle se distingue du régime de Vichy et de l’Allemagne nazie. Le motif reste le même, mais le sens se reconstruit à chaque usage.
Cette capacité de réinvention explique aussi les tensions identitaires qui persistent. En Lorraine et en Alsace, certains voix rappellent que la croix de Lorraine leur appartient d’abord comme symbole régional, avant d’être un emblème national. La dimension dynastique et locale a été absorbée par le récit gaullien, au point de devenir presque invisible.
Un monument qui cristallise cette double lecture
À Colombey-les-Deux-Églises, la croix de Lorraine en granit rose érigée après la mort de de Gaulle en 1970 illustre cette superposition de sens. De Gaulle lui-même avait évoqué le projet, selon le témoignage recueilli par le journaliste Jean Farran de Paris Match en 1954. Le monument mesure plusieurs dizaines de mètres de haut et domine le paysage.
Pour le visiteur, c’est un hommage au fondateur de la France Libre. Pour un historien du duché de Lorraine, c’est aussi l’aboutissement d’un long processus de nationalisation d’un signe local. Colombey a fixé dans la pierre une lecture unique d’un symbole qui en contenait plusieurs.
L’origine de la croix de Lorraine ne se résume ni à une relique médiévale, ni à l’appel du 18 juin. Elle traverse les époques en changeant de fonction à chaque crise. Reliquaire chrétien, blason princier, insigne régimentaire, graffiti de résistance, monument mémoriel : chaque couche de sens s’ajoute sans effacer la précédente. Réduire ce parcours à un seul chapitre, c’est perdre ce qui rend ce symbole aussi durable.

